Une mobilisation populaire

Ce fut Siby d’abord. Kita ensuite. Ce sera Fana en 2005. Le forum des peuples, en se déplaçant à travers le Mali, a fait le choix d’une mobilisation toujours plus large et, surtout, populaire. Hébergement, alimentation, traduction en langues locales...

Il s’agit de faire au mieux avec les moyens du bord. Une façon de s’immerger dans la vie quotidienne du plus grand nombre, de donner voix aux sans-voix.

Au terme de quelques 5 heures de route sur une piste de terre rouge, c’est l’arrivée à Kita. La nuit est déjà tombée, les corps sont fatigués. Il faut trouver un matelas, un toit. Le forum des peuples démarre un peu dans la bousculade et déjà quelques mécontents se font entendre. Les organisateurs de cette rencontre n’ont pas choisi la facilité : “En choisissant le milieu rural comme site d’accueil, plus proche de la majorité des populations de nos pays, le forum des peuples a voulu signifier qu’il faut partir de cette réalité.”
Au risque de déplaire à certains, plus habitués aux forums et autres séminaires qui se déroulent en ville dans des hôtels internationaux. Ici, pas d’hôtel de luxe, un logement correct mais très simple pour les participants étrangers, des salles de classe aménagées en dortoir pour les Maliens, un repas préparé par un collectif de femmes et que l’on consomme à plusieurs mains dans les plats communs. Un accueil par le chef de villages, les autorités locales et la confrérie des chasseurs. Ici, des ateliers et des plénières qui se déroulent en bambara et en français, une forte participation paysanne, un unique cybercafé qui ne parvient pas à se connecter au réseau. Ici, sans doute parce que la mondialisation des solidarités est au cœur des échanges, l’éloignement géographique et l’isolement social n’en paraissent que plus criants. A quelques centaines de kilomètres de Bamako, c’est un autre Mali qui se laisse découvrir, plus meurtri encore que ce que la capitale ne laisse entrevoir. Un forum des peuples en milieu populaire : un choix d’organisation comme un acte fort, un geste politique.

Faire avec ce que l’on a

“Certaines personnes ont refusé de participer dans ces conditions. Mais comment avancer si nous ne partons pas de nous-mêmes, de nos conditions de vie, de la situation dans laquelle nous sommes ?”, interroge Ibrahim Hamani Souley, bénévole engagé dans l’organisation du forum. L’expérience du Forum social mondial de Mumbaï a convaincu ceux des Africains qui ont pu y participer. “L’idée est de changer les mentalités des intellectuels à l’égard des populations locales et l’inverse aussi, qu’ils apprennent à se connaître et à se comprendre et à cerner ce qu’ils peuvent s’apporter mutuellement. Les politiques dont nous allons parler concernent directement les paysans dans leur quotidien. Eux n’ont pas eu l’occasion d’aller à l’école, nous leur devons des explications. Nous voulons aussi que l’organisation du forum participe à sa manière au développement local. Pour les repas, 70 à 80 % des dépenses doivent être faites au niveau de Kita. Cinq femmes par quartier se sont mobilisées, soit 65 femmes pour la cuisine plus 15 femmes de Bamako qui voulaient participer.”

Le choix de Kita ne s’est pas fait facilement. “Toutes les villes du Mali voulaient le forum des peuples chez elles, explique Nouhoum Keita, journaliste, responsable à la communication de ce forum des peuples . Elles sentent qu’il existe une dynamique de lutte, elles veulent le rejoindre.” Parce que face à la dégradation des conditions de vie de leurs administrés, les autorités locales elles-mêmes - démunies - sont en quête de réponses, d’alternatives. Kita a emporté l’adhésion des organisateurs, contexte oblige, celui de la privatisation chemin de fer et de la nécessité de manifester son soutien aux syndicats paysans très dynamiques dans la région.

Vers un élargissement social

“Mais l’année prochaine, ce sera Fana, la ville du coton.” Autre lieu, autre priorité, mais toujours la même préoccupation, sensibiliser encore plus largement ceux qui sont d’habitude exclus de ce type de rencontres. “Quand on donne à quelqu’un les moyens de dire là où il a mal, sa conscience s’éveille, témoigne Ibo Fourératou Issoufou, coordonnatrice du Forum social des femmes au Niger. La plupart des rencontres sont toujours des débats d’élite. Cette fois-ci, on a donné la parole aux sans voix et ils se sont exprimés. Et nous avons beaucoup appris d’avoir pu vivre avec eux un peu de leur quotidien.”

Une jeunesse qui découvre

Mais au-delà d’élargir la mobilisation à tout le Mali, c’est à la construction d’un mouvement social régional, voire continental qu’entend s’atteler la coalition Jubile 2000/CAD, à l’initiative de ce forum des peuples. D’année en année, la participation des mouvements de la sous-région se fait plus importante. Et pour toute une jeunesse qui franchit parfois ses frontières nationales pour la première fois, la venue au forum des peuples a quelque chose de presque initiatique à la hauteur de ce que le Chiapas et sa “rencontre intergalactique” ont pu représenter pour une génération au Nord. Et c’est pour eux aussi la découverte des multiples obstacles à surmonter pour se déplacer : tracasseries aux douanes, corruption, fragmentation des réseaux de transports, état des routes..., à condition d’en avoir les moyens financiers, il est souvent plus facile de passer en avion par Paris pour se rendre d’un pays africain à un autre, presque mitoyen. Et c’est aussi pour cette jeunesse l’occasion d’entendre parfois pour la première fois les propos de leurs aînés, formés dans les luttes de l’indépendance et que les dictatures ont ensuite fait taire de longues années : à Kita, quelques-uns tentent de transmettre une mémoire de résistance et en appellent “à dépasser le stade des lamentations”.

Des solidarités à déployer

L’organisation elle-même de l’événement, à raison d’une assemblée générale ouverte chaque semaine durant plusieurs mois, a tout de l’exercice d’une démocratie participative - inédite jusqu’alors dans les mouvements sociaux. Une dynamique riche de promesses mais consciente de sa fragilité et qui en appelle au soutien et à la solidarité. Pour ne pas donner raison à tous ceux qui sont tentés de voir le monde en noir et blanc, dans un contexte marqué par la guerre en Côte d’Ivoire, la coalition Jubile 2000/Cad s’efforce de convaincre que du Nord au Sud et d’Est en Ouest des solidarités sont à l’œuvre. A construire tout au moins. Rompre leur isolement, s’ancrer dans des réseaux internationaux est pour eux plus que nécessité.
Il en va assurément de notre responsabilité. Alors, à nous de jouer !

« Cette route, difficile, nous ramène aux conditions
de vie quotidiennes des gens au nom desquels nous nous sommes permis, nous les citadins, de parler, sans aucun mandat souvent. A force d’être secoué,
on se débarrasse de nos odeurs de Hamburgers
et tout le gaz de Coca-Cola s’échappe
de nos estomacs et nous pouvons ensuite parler
à des hommes qui sont comme nous. »