Paysannerie du Sud en résistance

C’est par un symposium paysan que s’est ouvert ce IIIe Forum des peuples.

L’occasion de rendre visible le contexte dramatique dans lequel se débattent les paysans africains et de rappeler l’urgence à définir un projet alternatif pour une agriculture africaine jusqu’alors largement méprisée par les pouvoirs en place... et les mouvements sociaux des villes.

Maurice Oudet s’avoue satisfait. Comme un gros soupir de soulagement. “Démarrer ce Forum des peuples par un symposium paysan, c’est un geste fort. Parce qu’on a encore trop souvent tendance à ignorer la paysannerie qui représente pourtant 60 à 80% de nos populations. Comment imaginer construire un avenir à ce continent en négligeant ses principaux habitants ?” Fondateur du SEDELAN (Service d’éditions en langues nationales) et animateur du site www.abcburkina.net au Burkina-Faso, un pays où il vit depuis plus de 30 ans, il est particulièrement attentif au quotidien des paysans qui subissent de plein fouet les conséquences des politiques libérales élaborées au sein de l’OMC et sont gravement menacés dans leur survie même.

Présents en nombre au Forum de Kita, venus des huit régions du Mali mais aussi des pays voisins, les paysans n’ont pas manqué de témoigner de leurs difficultés. Menés pour la plupart en bambara, les débats ont été vifs, à la hauteur des inquiétudes, voire du désespoir, des intervenants. Au Mali, c’est 70% de la population qui est active dans l’agriculture. Plus de la moitié de ces familles paysannes ne possède ni charrue ni bœuf. Fortement encouragée, la culture du coton, si elle rapporte des devises à l’Etat, semble réduire les paysans à la pauvreté, épuisant les sols, les poussant à abandonner leurs cultures vivrières. Kita, elle-même, la ville d’accueil du Forum, s’est développée autour de l’arachide et du coton avant de se débattre aujourd’hui dans une grave crise économique et sociale. Et, alors que les Maliens produisaient un très bon riz, ils l’importent aujourd’hui de Thaïlande. Un simple petit tour rapide sur un marché de Bamako illustre sans peine une situation dramatique : comment la production locale peut-elle résister face au riz importé de Thaïlande, aux poulets congelés en provenance de Belgique, aux oignons des Pays-bas, au lait en poudre européen qui se proposent sur les étals à vil prix ?

Des populations inutiles ?

En cause, l’ouverture des marchés. “Quelle chance !, ironise Bernard Founou-Tchuigoua, du Forum tiers monde à Dakar. On nous propose d’ouvrir notre marché agricole et que le paysan du Mali soit en concurrence directe avec le fermier américain ou allemand. Et on nous dit que cette ouverture permettra aux paysans du Sud d’exporter vers le Nord. C’est un mensonge, une tromperie, un abus de pouvoir !”
Au Mexique, depuis l’accord sur l’ouverture des marchés locaux à la production agricole américaine (dans le cadre de l’ALENA), la production de maïs a chuté de 50%. L’ouverture totale des marchés africains est programmée dans les accords de Cotonou. Et si rien n’est encore fait, l’Europe espère signer en 2007 des accords qui installeront progressivement le libre échange avec différentes régions des pays ACP. Il y a donc grande urgence à réagir si l’on ne veut pas que les populations africaines soient sacrifiées. Non solvables, sans pouvoir d’achat, ne sont-elles pas des populations « inutiles » aux yeux du système libéral qui s’intéresse en revanche avec gourmandise aux terres et aux sous-sol sur lesquelles elles vivent ? “L’Afrique serait formidable... sans les Africains”, poursuit Bernard Founou-Tchuigoua. Faute de résistance et de mobilisation, qu’adviendra-t-il ? “Si on ne peut plus vivre comme paysan, on viendra tous dans les villes, prévient Ibrahim Coulibaly, coordonnateur du ROPPA (Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest) au Mali. Et qui nous nourrira ? Il ne nous restera plus qu’à nous manger entre nous.” Sauf à imaginer une Afrique sans paysan ne s’alimentant que par les excédents alimentaires du Nord...

Le devoir de protéger ses productions

“Certains parlent de régulation. Nous, nous disons non !, tempête Mohamed Tabouré, du journal malien Sanfin. Nous devons rompre avec le système de libre-échange dans lequel nous serons toujours perdants. Nous voulons la souveraineté alimentaire, la souveraineté nationale, vivre en peuples libres dans des pays libres.” Face aux pays du Nord qui n’accepteront jamais de supprimer toutes leurs aides à l’agriculture - “et c’est bien leur droit” - il s’agit de revendiquer le droit - “mieux encore, le devoir” de se protéger en taxant les produits alimentaires.
Faute de budgets pour des soutiens et subventions internes, la protection à l’importation serait ainsi la forme de soutien la plus solidaire et la plus accessible aux pays pauvres. Et à la Banque mondiale qui tente de convaincre qu’elle s’engage dans la lutte contre la pauvreté, Ibrahim Coulibaly rétorque : “Mais qu’est-ce que la lutte contre la pauvreté ? N’est-ce pas de permettre aux paysans de pouvoir vendre leurs récoltes au-dessus de leur coût de production ?”

La finance met nos paysans à genoux

L’agriculture africaine subit de plein fouet les mutations d’un monde dans lequel la masse d’argent et ses concentrations n’ont jamais été aussi fortes et les multinationales n’ont jamais eu autant de pouvoir. Les paysans vivent localement ce qui se vit au niveau international : la financiarisation à outrance et la spirale de l’endettement. C’est par exemple l’Office du Niger qui établit des factures de plus en plus élevées pour l’eau d’irrigation, sans rapport avec les bénéfices que les paysans peuvent tirer de leurs récoltes, et qui impose la transmission des dettes de génération en génération quand il ne saisit pas tout simplement les parcelles des familles endettées. Mais c’est aussi et surtout les banques qui, à l’image de la Banque nationale de développement agricole (BNDA), une banque française, conditionnent l’accès au crédit par la caution solidaire de tout le village. Des producteurs qui n’ont contracté aucun emprunt payent pour d’autres qui se sont endettés. Les créanciers demandent ainsi aux populations paysannes de rembourser une dette qu’elles ne savent même pas avoir contractées.
Si le village de Soroba, au Mali, doit aujourd’hui affronter une terrible famine, ce n’est pas parce que la production a été mauvaise, ni même parce qu’elle n’a pu être vendue, encore moins à cause de conditions climatiques difficiles. Non ! “Mais parce que la BNDA a envoyé ses agents de recouvrement saisir les maigres ressources du village pour des prêts que quelques paysans n’arrivaient pas à rembourser, dénonce Mohamed Tabouré. Ils ont saisi tous les bœufs du village, 83, empêchant toute nouvelle culture. Voilà comment la finance internationale met nos paysans à genoux !”

Le développement... agricole d’abord

Les politiques agricoles des gouvernements successifs sont également mises en cause. “Les élites africaines ont conservé le schéma de développement colonial basé sur les cultures de rentes, dénonce Ibrahim Coulibaly. Un schéma qui a fait le malheur de tout le monde. Aujourd’hui, les paysans qui cultivent le coton n’ont pas de quoi vivre pendant que l’Etat gagne des devises en vendant leurs récoltes pour... acheter du riz thaïlandais.” Dans leur processus de développement, les pays asiatiques et ceux de l’Afrique du Nord et du Sud n’ont, eux, pas négligé leur secteur agricole. De quelle industrialisation veut-on parler en laissant de côté 70% à 80% de la population ? Comment imaginer le développement sans développement agricole ?
L’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) n’a pas plus de projet pour l’agriculture paysanne. Elle a ainsi décidé d’une taxe à l’exportation sur les produits agricoles avant même de définir une politique agricole. Un petit 10% de taxe commune sur le riz en provenance de l’étranger quand dans le même temps le Japon a fixé la sienne à 2000%, avant de la réduire à 490% sous la pression internationale. “Il n’existe pas de politiques agricoles dignes de ce nom dans nos pays, poursuit Maurice Oudet. Tous les programmes sont élaborés en fonction de la ville. Mépriser les paysans, c’est du suicide. Il faut vite réagir, nous sommes tous concernés !”

Coca-Cola ou jus de bissap ?

Et sans doute en premier lieu les populations citadines qui tendent à mépriser les productions locales. Quand ce n’est pas les producteurs eux-mêmes qui, dévalorisés, perdent la fierté de leur travail. Au-delà d’une remise en cause des règles du commerce international, c’est à un changement des mentalités qu’il faut donc s’atteler. “Etre paysan est un métier qui mérite le respect, insiste Ibrahim Coulibaly. Et je suis heureux qu’on nous ait servi ce matin de la bouille de maïs. Parce qu’il faut savoir une chose : boire du Coca-Cola plutôt que du jus de bissap, c’est contribuer à tuer l’économie malienne.” Maurice Oudet ironise sur l’expression “Ce soir, c’est l’Afrique en danger” que les enfants des villes de l’Afrique de l’Ouest utilisent lorsque c’est la troisième fois dans la semaine que se retrouvent au menu du mil ou du sorgho, les céréales locales. “Personne n’est là pour leur faire comprendre qu’ils se trompent complètement. C’est quand nous mangeons du riz thaïlandais ou américain que l’Afrique est en danger. C’est quand nous mangeons des pâtes alimentaires faites avec du blé dur italien, quand nous prenons un petit-déjeuner composé de lait européen et de pain fait à partir de blé français ou allemand. Pourquoi consommer tant de confitures venues d’Europe alors que nous avons du sucre et des fruits qui pourrissent ? Pourquoi consommer tant de Vache qui rit importée quand la population du Burkina par exemple comprend 10 % d’éleveurs ? Pourquoi utiliser les cube Maggi ou Jumbo alors que le soumbala est parfaitement sain, et pourrait être développé de façon industrielle ?”
Les ressources manquent qui permettraient aux paysans de diversifier leur production, d’assurer leur transformation et leur écoulement correct sur les marchés africains. De nombreux fruits et légumes pourrissent avant même d’être vendus. “Nous produisons souvent la même chose en même temps et tout arrive sur le marché au même moment, témoigne Togola Dédé Kouandé, présidente des femmes rurales de Sikasso. Nous avons besoin de soutien, d’appui, de formation.”
L’avenir pour les africains consiste alors à s’investir prioritairement dans l’élaboration d’un projet alternatif pour l’agriculture et la paysannerie qui favorise l’agriculture familiale, valorise les productions locales, assure à tous une protection sociale aujourd’hui réservée à une minorité des villes. “La solidarité familiale qu’on ne se lasse d’évoquer en parlant de l’Afrique n’est pas suffisante, tempête Mohamed Tabouré. Elle ne peut servir de prétexte à priver l’essentiel de la population d’une solidarité organisée. Les paysans ont droit à une retraite !”

Et parce qu’aujourd’hui, les Etats font davantage partie du problème que des solutions, qu’ils persistent à ne s’intéresser qu’aux villes, il y a urgence à ce que les paysans s’organisent, comme ils ont pu le faire en Asie et en Amérique latine. “Il faut désormais que les dirigeants aient peur des paysans !” Ceux qui étaient présents à Kita sont bien décidés à témoigner de leur détermination.

Stéphane Desgain (Cncd/Belgique) et
Anne Marchand (Groupe Afrique /Attac France)

« On a encore trop souvent tendance à ignorer la paysannerie qui représente pourtant 60 à 80% de nos populations. Comment imaginer construire un avenir à ce continent en négligeant ses principaux habitants ? »

« Si on ne peut plus vivre comme paysan, on viendra tous dans les villes. Et qui nous nourrira ? Il ne nous restera plus qu’à nous manger entre nous. »

« La solidarité familiale qu’on ne se lasse d’évoquer en parlant de l’Afrique n’est pas suffisante.
Elle ne peut servir de prétexte à priver l’essentiel
de la population d’une solidarité organisée.
Les paysans ont droit à une retraite ! »

Contacts :

Ibrahima Coulibaly
Coordinateur du ROPPA pour le Mali
BP 3066 - Bamako - Mali
Tél : (223) 228 67 81 / (223) 676 11 26
Courriel : aopp [at] cefib.com

Bernard Founou-Tchuigoua
Directeur de recherches
Forum du tiers Monde
5, rue Calmette
BP 3501 - Dakar - Sénégal
Tél. / Fax : (221) 821 11 44
Courriel : ftm [at] refer.sn

Maurice Oudet
ABC Burkina
B.P. 332 - Koudougou - Burkina Faso
Tél. : (226) 50 44 03 56
Courriel : oudet.maurice [at] fasonet.bf
Site : www.abcburkina.net

Mohamed Tabouré
Journal Sanfin - Mali
Courriel : momotamed [at] yahoo.fr