Tous ensemble pour construire un monde juste et solidaire ! Contre-sommet Africain au G8 - 7ieme édition
 
Koulikoro 2008
Revue de la Presse

Rapport sur la situation à Ifni établi par Attac Maroc

PRÉSENTATION GENERALE

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Ifni est une petite ville côtière de 20 000 habitants au Sud du Maroc, dont le port constitue la principale activité économique. Mais le poisson y est débarqué et repart dans des camions frigorifiques sans que la
population d’Ifni n’en bénéficie. Cette ville, qui n’a été rattachée au Maroc qu’en 1969, 13 ans après la fin du Protectorat dans le reste du pays, périclite depuis cette date et la population ne survit que grâce aux
envois de ses émigrés.

C’est dans ce contexte que s’est constitué depuis le début des années 2000 un mouvement social qui a organisé, surtout à partir de 2005, une série de mobilisations pour défendre un cahier revendicatif centré
sur des projets de développement local créateurs d’emploi, l’extension de services publics gratuits et de qualité et le désenclavement de la ville.

NOUVELLE MOBILISATION EN MAI-JUIN 2008

Deux évènements vont relancer, à partir de la fin du mois de mai 2008, la mobilisation d’une population
excédée par l’inertie des pouvoirs publics et le nombre de promesses faites et non tenues :
- 8 postes (échelle 1) ont été mis au tirage au sort à la municipalité d’Ifni mais les conditions du tirage au sort ont été entachées de népotisme et ont semé la colère parmi les jeunes d’Ifni
- Un regain d’activité au port d’Ifni a renforcé cette colère, « comment tant de poisson peut arriver tous les jours et nous crevons de faim et restons chômeurs » ? .

Des dizaines de jeunes ont organisé alors un rassemblement de protestation au centre de la ville et l’idée a germé de bloquer la route du port, mise immédiatement à exécution : les jeunes en colère ont organisé un barrage et ont bloqué 83 camions frigorifiques chargés de sardines et d’anchois.

Jour après jour le mouvement grossit et s’élargit et Attac1 et l’ANDCM2 , qui ont soutenu depuis 2005 les mobilisations des habitants d’Ifni, décident d’appuyer le mouvement qui s’organise, crée des
commissions et rédige un cahier revendicatif qui reprend les revendications anciennes :

- Création d’une préfecture de Sidi Ifni- Aït Ba Amrane
- Accès gratuit à des soins de qualité
- Création d’emploi pour les chômeurs de la région
- Achèvement de la route Tantan-Sidi Ifni
- Achèvement des travaux d’élargissement du port
et en ajoute de nouvelles :
- Aide de l’Etat aux plus démuni
- Ouverture de centres de formation aux métiers de la mer
- Octroi de permis maritimes et de pêche aux chômeurs
- Création d’unités industrielles (conserveries, conditionnement...)
- Quota de pêche réservé aux habitants de la région
- Mise en œuvre des promesses faites par le Roi lors de son passage à Ifni en décembre 2007.

A ce moment-là, les autorités décident à deux reprises d’entamer des négociations, mais les propositions sont jugées insuffisantes par le mouvement qui demande la tenue de rencontres avec les autorités

- 1 Association pour la Taxation des Transactions financières et l’Aide aux citoyens

- 2 Association Nationale des Diplômés chômeurs au Maroc
centrales et non plus locales et refuse de lever le blocage du port, exigé comme préalable par le Gouverneur.

Des pressions diverses sont exercées, intervention de parlementaires, menaces, mais n’ont pas d’effet sur les manifestants qui sont forts de l’appui de la population de la ville, concrétisé par des marches de
femmes jusqu’au port , quotidiennes , puis par un communiqué de soutien signé par 18 organisations. Le blocage continue et les habitants s’organisent pour se prémunir d’une intervention des forces de l’ordre
qui semble imminente, tant la tension monte.

LE SAMEDI NOIR

Dans la nuit du 6 au 7 juin, des rassemblements de jeunes sont organisés dans plusieurs quartiers de la ville. Un jeune, Hicham Chara, est arrêté et violemment tabassé. Les jeunes en colère partent à la
recherche des responsables et se dirigent, à 2h30 du matin, vers le commissariat, qui finit par relâcher cejeune, après l’avoir torturé.
Le samedi 7 juin, à 4 heures du matin, les forces de répression quadrillent Ifni selon un plan militaire digne d’un ennemi armé jusqu’aux dents ! Des pelotons débarquent par mer, d’autres interviennent à
partir d’hélicoptères, les troisièmes surgissent des alentours de la ville. D’autres occupent les hauteurs environnantes. La ville est complètement cernée. Plus de 4000 personnes de différents corps de
répression sont mobilisés pour encercler la ville !

A cinq heures du matin, commence la charge contre le blocage du port, pendant que d’autres forces de police pénètrent dans différents quartiers populaires.
Les populations de ces quartiers tentent de se protéger face à 4000 hommes en arme qui viennent les réveiller dans leur lit après avoir fracassé la porte. Plusieurs centaines de jeunes qui tentaient de protéger leurs familles s’enfuient vers les montagnes environnantes, mais très vite les forces de l’ordre ferment toutes les issues. Dans le même temps, elles pénètrent sauvagement dans les maisons, cassant tout sur leur passage, volant ce qui peut l’être, arrêtant sans discernement, prenant en otage les familles, proférant des menaces de viol, pillant certaines boutiques tandis que dans les rues elles font régner la terreur à coup de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc.

Les écoles et les deux lycées de la ville sont transformés en caserne et plus de 300 arrestations sont opérées.
Les personnes arrêtées sont sauvagement torturées, insultées et obligées à signer un engagement à travailler comme informateurs avant d’être relâchées. Toutefois certaines ont été maintenues en détentions, tandis que d’autres ont été déférés devant le parquet d’Agadir avant d’être relâchées3.

Plusieurs femmes ont témoigné avoir été amenées au commissariat , mises nues, et avoir dû supporter insultes, humiliations, attouchements et violences sexuelles. D’autres ont raconté comment elles ont été jetées dans la rue, dévêtues, aux yeux de tout le monde.

ALLEGATIONS DE MORTS

Certains journaux et chaînes de télévision ont fait état de morts. Cette information n’a pu être confirmée mais la sauvagerie des forces de répression permet d’imaginer cela. Le témoignage de trois personnes va
dans ce sens. Le premier a dit avoir été amené au commissariat et avoir vu en passant devant un bureau 6 corps entassés les uns sur les autres. Le deuxième a vu deux corps inertes dans la rue ramassés par une voiture de police puis, au commissariat 5 corps que des policiers ont arrosés d’eau froide. 3 d’entre eux ont bougé, mais les deux autres n’ont pas réagi . Le troisième témoin était au port. Pendant la charge de
police, il a vu un gradé des CMI donner l’ordre de jeter 3 corps inanimés dans la mer. 20 minutes plus 3 Personnes détenues : Mohamed El Ouahadani , Ahmed Boufim, Zinelabidin Radi, Mohamed Atbib,
Personnes mises en liberté provisoire : Fayçal Moukhilif, Khalil Ezzin, Mounir Zakarya, Abderrahmane Ben Ahmed, Abdellatif Makiza, Bouchaib
El Ghati.

tard, le même gradé a donné l’ordre de récupérer les 3 corps jetés dans l’eau, qui ont transportés dans des voitures Attac Maroc ne peut donner pour certaine l’information selon laquelle des gens sont morts ou pas jusqu’à ce que des preuves concrètes soient apportées. Pour cela, il convient de mettre sur pied une commission d’enquête indépendante pour faire surgir la vérité.

ETAT DE LA MOBILISATION POPULAIRE

Le mouvement populaire se poursuit et s’auto-organise dans les quartiers, comptant sur la mobilisation de milliers de jeunes et de femmes. Les militants de l’ANDCM et d’ATTAC, qui y sont très actifs, n’ont
pas manqué d’être désignés comme des extrémistes et des fauteurs de troubles par l’Etat et la presse aux ordres..

Le 9 et10 juin rares sont les lycéens qui sont à mêmes de se présenter aux épreuves du baccalauréat, du fait du nombre de blessés et du choc psychologique subi. Malgré un large absentéisme, elles n’ont pas été
reportées.

Dès le 11 juin, la population, les femmes notamment, reprend possession de la rue et organise des marches quotidiennes. La ville reste toujours encerclée et quadrillée par les forces de l’ordre.
Le 15 juin, une caravane nationale est organisée à l’initiative d’Attac Maroc, de l’AMDH, de la CDT, du congrès mondial amazigh, de certains partis de la gauche marocaine et d’associations locales.... Près de
500 militants venus de tout le Maroc convergent vers Ifni où ils rejoignent un long cortège de 12 000 personnes. Cette caravane permettra à la population de reprendre possession de l’espace public,
jusqu’alors occupé par les forces de l’ordre, de lever le blocus de la ville et plusieurs jeunes descendent des montagnes et se joignent au cortège. D’autres feront de même le lendemain.

Mais à l’aube du 18, 16 estafettes encerclent le quartier Moutalak. Quatre personnes seront arrêtées et sauvagement frappées avant d’être conduits au commissariat de Tiznit, les yeux bandés. Après plus de 8 heures d’interrogatoire, un seul sera maintenu en détention et inculpé : notre camarade Brahim Bara, secrétaire général du groupe Attac d’IFNI.

Le 18 juin, le Parlement constitue une commission d’enquête qui démarrera ses auditions dès le 25 juin.
Pendant toute la semaine du 15 au 22 la population d’Ifni continue de se mobiliser et le 22 juin une nouvelle caravane, à l’appel de 4 partis de gauche rejoints par les militants associatifs et syndicaux, gagne
Ifni et une nouvelle manifestation, de 8000 à 10 000 personnes sillonnera les quartiers durement touchés par la répression.
Le 26 juin, Brahim SBAALIL, secrétaire général de la section locale du Centre Marocain pour les Droits Humains participe à une conférence de presse organisée à Rabat. Dans la nuit, il est arrêté et inculpé de propagation d’informations mensongères.

Le 30 juin marque chaque année l’anniversaire de la rétrocession d’Ifni au Maroc. Cette année, cette journée habituellement festive se déroulera dans le plus grand silence : les habitants font d’Ifni une ville
morte, boycottant la célébration officielle et c’est sur fond de photos d’archive que la télévision « officielle » parlera de cette journée. Vers 16 heures, une nouvelle manifestation sillonne les rues d’Ifni.

Tout au long de leurs mobilisations, les habitants d’Ifni mettent en avant les demandes suivantes :
- libération des prisonniers (6 à ce jour).

- Satisfaction des revendications économiques et sociales

- Poursuites des responsables des violences policières

- Respect et dignité pour les habitants de Sidi Ifni-Aït Baamrame
Attac Maroc appelle à une large campagne de solidarité, sous toutes ses formes, afin d’obtenir la libération de tous les prisonniers etl’arrêt de toute poursuite judiciaire.

- à la constitution d’une commission d’enquête indépendante qui puisse faire la lumière sur ce qui s’est exactement passé à Ifni et établir les responsabilités dans les exactions et violences policières

- Des réponses satisfaisantes et concrètes aux revendications économiques et sociales des habitants d’Ifni .

 


Forum des Peuples 2008 - Koulikoro, Mali.
Coalitions des Alternatives Dette et Développement (CAD-Mali)

Contact : contact ATr forumdespeuples.org